L’Elasticisme est une théorie philosophique traitant à la fois du sujet et de ses comportements sociaux. Apparentée à l’Utilitarisme, elle se développe également à partir de concepts philosophiques, socio-politiques et scientifiques. Elaborée par Thomas Taylor en 1933, l’Elasticisme utilise une forme imagée pour analyser les comportements humains, notamment dans la recherche du bonheur. En cela, Thomas Taylor se réclame largement des recherches de Jeremy Bentham et Stuart Mill, fondateurs des différents utilitarismes.
L’Elasticisme comme pensée eudémoniste
«Le bonheur comme le malheur est le propre de l’âme», Démocrite (vers 460/vers370 av. J-C). L’Elasticisme adhère à l’assertion Utilitariste selon laquelle toute action est guidée par le calcul du plaisir et de la peine qui peuvent en être retirés, mais, à la différence de celui-ci, il n’émet aucun jugement de bien ou de mal qui soit universel. L’Utilitarisme (et ses diverses déclinaisons) est une doctrine conséquentialiste qui vise le bien général, et évalue moralement toute action selon les conséquences positives ou négatives qui en résulte pour l’ensemble des personnes affectées. N’étant pas une doctrine mais une théorie analytique, l’Elasticisme ne cherche pas à évaluer ou déterminer le bien-fondé des actions humaines ; il pose en revanche comme systématique la recherche du plaisir et du bien-être chez tout être sensible. Evacuant la question de la morale, notamment la déontologie Kantienne, Thomas Taylor s’inspire de l’élasticité scientifique pour expliquer les actions humaines. La métaphore de l’élastique pour parler de l’être humain résume à elle seule (succinctement) la pensée Elasticiste. L’homme agit dans l’optique que ses actions lui procurent plus de plaisir que de peine. Pour cela, de l’énergie, un effort, une mise en action sont nécessaires car, selon Thomas Taylor, le plaisir intense est le plus souvent intimement lié à l’auto-satisfaction, et l’inaction n’entraîne que peu d’auto-satisfaction. Qui dit effort dit contraintes ; métaphoriquement, l’élastique (l’homme en action) subit des tensions, des tiraillements ou des difficultés internes directement proportionnelles à l’effort qu’il fournit vers son but. Paradoxalement, si ces contraintes augmentent selon l’effort, le plaisir grandit également qualitativement en fonction de celui-ci. Soit : Plus l’élastique se tend, plus il s’accomplit. A la manière d’un élastique, l’homme mettant à l’épreuve ses capacités de résistance (soumises aux contraintes), plus le bonheur qu’il éprouve est grand.
L’Elasticisme consent à ne voir de bonheur possible qu’en respect d’une morale ; cependant, si un Bien Universel est reconnu, la conception particulière de la morale varie selon les individus. Ainsi, un homme agissant selon son sens moral n’en acquiert pas pour autant une légitimité, et la notion de sacrifice et de devoir n’a de valeur que relativement à un système social régit par des lois, lesquelles doivent être élaborées démocrativement (respecter la Volonté Générale même si elle faillit à l’Intérêt Général) en vue de toucher au plus près au Bien Universel. La complexité de la subjectivité humaine est telle que cette notion de Bien Universel reste de l’ordre de l’abstraction conceptuelle, et le seul Bien constatable est ce qui ne porte objectivement pas atteinte au plus de personnes possibles. Le Bonheur est donc une donnée subjective et individuelle, liée aux actions que la personne exerce en accord avec sa morale personnelle. Le plaisir, le bien-être sont des composants nécessaires à ce Bonheur global.
Hiérarchie des plaisirs. Selon John Stuart Mill, un plaisir préféré par plusieurs personnes en ayant l’expérience et non soumises à une obligation morale est plus désirable qu’un autre. Taylor nuance ce propos : un plaisir n’est supérieur à un autre que subjectivement parlant, car les degrés d’exigences, les centres d’intérêt et la réceptivité des individus sont extrêmement variables. En revanche, il reconnaît la pertinence de l’évaluation des plaisirs selon la proportion de bien-être et de peine de Jeremy Bentham :
- Durée : un plaisir a plus de valeur s’il est durable.
- Intensité : à durée égale, un plaisir plus intense est supérieur.
- Certitude : savoir que le plaisir est assuré, ou qu’il va durer, le rend supérieur à un plaisir précaire.
- Proximité : un plaisir proche prend de la valeur par rapport à un plaisir à long terme.
- Etendue : un plaisir partagé est supérieur à un plaisir de même intensité, durée etc. éprouvé seul.
- Fécondité : un plaisir générant d’autres plaisirs est supérieur à un plaisir seul.
- Pureté : un plaisir qui n’engendre pas de souffrance ultérieure est supérieur.
Taylor précise que l’ordre des priorités est accordé selon l’individu : ainsi certains préfèreront un plaisir durable à un plaisir fugace mais partagé. L’Elasticisme déclare que le calcul de ces plaisirs revient à chacun, mais que plus l’homme repousse ses limites, plus le plaisir est grand. La mise à l’épreuve est nécessaire au bonheur ; la notion de sacrifice différé et de risque est placée au coeur de la théorie.
Le risque, le sacrifice différé. L’élastique tendu à l’extrême menace de se rompre, vaincu par les contraintes internes qu’il subit. De la même manière, un homme qui prend des risques menace d’aller trop loin, et de manquer son but qui est avant tout la satisfaction par l’effort. Or plus le risque est grand, plus le plaisir est intense ; l’homme accepte donc de sacrifier une partie de son bien-être dans l’attente de la satisfaction. Une fois l’élastique relâché, les contraintes cessent ; une fois satisfait, l’homme n’éprouve plus que du plaisir. C’est ce qui motive les personnes travaillant dur ou longtemps sans contrepartie immédiate : la perspective d’une jouissance d’autant plus grande qu’elle est difficile à obtenir. L’auto-satisfaction est pour partie dans ce plaisir final, en plus de la réussite du but concret fixé.
Plaisir ponctuel et plaisir autre. L’homme qui cherche le plaisir l’étend proportionnellement au mal qu’il se donne à l’obtenir, pour une satisfaction ponctuelle et éphémère. L’action est comparable à la tension brève d’un élastique, qui s’il éprouve ses limites d’élasticité, aura atteint l’accomplissement de sa nature sans la mettre en danger. Or pour l’accomplissement personnel d’un individu, il faut qu’il mette à l’épreuve ses propres limites ; l’homme étant extrêmement complexe, celles-ci ne sont pas clairement déterminées. Il peut même travailler à repousser ses barrières, à augmenter son champ d’élasticité, ce qui lui procure de la fierté et un plaisir plus durable.
Curiosité et capacité. La curiosité est le moteur de l’homme ; mû par des pulsions, il recherche la connaissance (sensible ou intellectuelle) qui lui permette de situer sa condition d’homme et de gérer les angoisses que le décalage entre sa conscience conceptuelle des choses et leur appréhension génère. La plupart des actions d’un homme lui apporte un surplus de savoir (de quelque ordre que ce soit) qui élargit progressivement la prise de conscience de l’imperfection humaine et augmente le seuil de satisfaction. Ainsi, un individu peu instruit aura besoin d’autant d’efforts pour lire son premier roman qu’un érudit en aura pour parcourir un écrit théorique complexe ; le plaisir généré par la satisfaction d’avoir tout compris est équivalent. En revanche, l’homme érudit lisant le même roman que l’ignare n’aura que peu de satisfaction, car l’effort fourni est pour lui minime. Or il n’enviera pas pour autant l’homme inculte, car (et Taylor rejoint J.S. Mill) il a conscience que celui-ci ignore la possible extension de ses limites, le possible «assouplissement» de l’élastique, et pousser plus loin ses capacités augmente l’auto-satisfaction. Il n’est peut-être pas de plus grand plaisir que celui de la prise de conscience de son intelligence, et plus généralement, de son excellence dans un domaine précis. L’Elasticisme associe chaque personne et chaque domaine à un élastique, plus ou moins flexible (selon les capacités biologiques rédhibitoires) ; un homme poursuivant de longues études approfondies éprouve son élasticité intellectuelle, cherche la tension maximale, prend des risques (folie, troubles psychiques...) qu’un sportif ne prend pas. L’élastique de l’intellect de celui-ci n’est pas tendu au maximum de ses capacités ; en revanche, c’est sur le plan physique qu’il cherche à éprouver ses limites. L’Elasticisme est donc une théorie applicable à tous les domaines, selon les individus et les plaisirs spécifiques qu’ils recherchent.
Prudence et Echec. La prudence est une attitude empruntée lorsque l’évaluation personnelle des conséquences possibles d’une action s’avère négative ; cette évaluation est purement subjective, parfois salvatrice quand l’action se trouve en effet plus inutile que l’inverse. Parfois aussi, elle devient un comportement systématique, qui empêche la prise de risques donc la mise à l’épreuve de ses limites, essentielle au plaisir. Cela correspond alors à un élastique mou, qui jamais n’éprouve sa résistance face aux contraintes. Pas de risque de casse, ni de plaisir intense lié au sentiment de dépassement de soi. L’échec, lui, est plus noble que la prudence ; un homme faisant des efforts dans un but précis mais n’y parvenant pas en retire au moins la satisfaction d’avoir tenté, d’avoir «tendu l’élastique». Un échec est comme un élastique qui, faute de stimulation suffisante, revient à sa forme initiale. Tout comme un élastique qui se détend, tout ratage est brutal et douloureux. Il signifie simplement que l’effort fournit était insuffisant pour maintenir la tension.
Mort, fin. La mort, comme toute fin, représente la rupture d’une unité. Une rupture amoureuse est la fin d’une unité-couple, la perte de la lucidité (folie, sénilité...) est la rupture de la conscience. Une fin arrive une fois que la limite d’élasticité des choses est dépassée, que les contraintes internes mettent en péril la chose elle-même. Tendu à l’extrême, l’élastique se rompt. On dit parfois que le génie et la folie sont très proches ; peut-être est-ce selon le dépassement ou non du point de rupture que la différence s’opère. Mourir de vieillesse est facilement identifiable par rapport à la métaphore élasticiste : dans la durée de vie d’une personne, deux élastiques s’étirent ensemble. L’élastique qu’est le corps, l’état physique, et celui qu’est le temps, qui s’étire indéfiniment. Le point de rupture de celui-ci étant impossible à appréhender, il continue de s’étirer linéairement même quand l’élastique du corps atteint sa tension maximale. Toujours soumis à l’étirement temporel, il se brise alors. La vie, la mort, l’Univers sont concevables comme des élastiques, ou des élastiques dans des élastiques, ensembles et sous-ensembles innombrables.
Ego et altruisme. L’Elasticisme place le sujet au coeur de toute action, le monde est donc pour Thomas Taylor éminemment égo-centré, et tout bonheur est égoïste. Un acte peut être désintéressé lorsque les causes réelles du plaisir ne sont pas explicitement conscientes ; par exemple, un homme donnant son sandwich à un autre aura l’impression d’avoir agi par sens éthique et pure générosité alors qu’in fine, il sera satisfait de lui-même, d’avoir dépassé son intérêt direct (le sandwich), d’avoir fait le choix du sacrifice au lieu du plaisir. La générosité existe bel et bien, elle est ce trait de caractère qui privilégie l’auto-satisfaction née de la bonne action envers autrui par rapport au plaisir solitaire directement issu du bien conservé. (sandwich.) Il n’y a pas pour autant calcul ou perversité, et un homme généreux sera meilleur qu’un égoïste car son plaisir à lui procure du plaisir aux autres. Si le plaisir égoïste n’est pas teinté de culpabilité, il équivaut au plaisir lié au sacrifice puisque la qualité du plaisir est affaire de subjectivité. Ainsi, pour paraphraser Ben Vautier, «Tout est ego» ; Thomas Taylor ne contredirait pas cette maxime.
Bonheur et société. Un bon système politique est celui qui nuit au moins de monde possible ; un très bon système serait celui qui plaît au plus de monde possible. On peut reprendre le terme explicite de Rousseau d’Intérêt Général pour parler de ce substrat maximum de satisfactions individuelles, et celui de Volonté Générale pour parler des désirs majoritaires exprimés. Si tous les intérêts s’accordaient entre eux, la Volonté Générale serait unanime (quoique) et le bonheur en société garanti ; mais le plaisir est subjectif, et chacun recherche son plaisir avant tout. Dans un ensemble de gens mettant toute leur énergie dans le but de se satisfaire, chacun à sa manière, une règle unique ne peut convenir à tous. Une société de gens heureux est donc évidemment utopiste, impossible, et les lois visant sa prospérité seront toujours imparfaites, inadaptées, car elles se basent sur des moyennes. Une société «égalitaire» a pour but de ne pas nuire, et non de satisfaire, car cela est impossible : on ne peut homogénéiser les conditions nécessaires au bonheur, intimement lié à son sujet.
Les comportements humains, les existences, les actions ponctuelles, le temps et l’espace, toutes choses peuvent être comparées à des élastiques en extension, des vecteurs. Or, si les actions qui sont le fait des hommes peuvent échouer ou cumuler peu de risques, certains échappent plus ou moins à leur contrôle. Ainsi l’élastique du corps physique possède des limites sans cesse repoussées (médecine moderne, vie saine, entretien physique...) mais atteint forcément son point critique un jour ou l’autre, sans que la cessation de la tension ne soit possible. Le temps, comme tout ce qui est extérieur au sujet même, s’étend inexorablement et linéairement. Cette adaptabilité de la métaphore de l’élastique à tout propos conduit inévitablement à une généralisation selon laquelle tout s’accomplit via l’extension, la mise à l’épreuve, le repoussement des limites. Cette théorie, Thomas Taylor la rapproche de la notion d’Entropie. On peut donc considérer l’Elasticisme comme fondamentalement pessimiste (à l’échelle humaine), puisque selon Taylor, tout «élastique» atteint un jour son point de rupture : les choses vont vers leur fin, leur annihilation. Au profit de nouvelles choses, bien sûr. C’est une théorie de la destruction, et du mouvement : les choses ne sont pas pensées comme appartenant à un cycle, mais dont le destin est de finir, de cesser, de sombrer dans le non-être. Taylor n’exclut pas que l’énergie et la matière libérées suite à la mort de quelqu’un, par exemple, serve éventuellement à faire naître de nouvelles existences ; cependant, la chose initiale en tant que telle n’est plus - il ne s’agit plus du même élastique, un autre entre en action. Savoir que tout est voué à la dégénérescence et à la fin motive peut-être les hommes à se dépasser et rechercher du plaisir ; mais celui-ci n’est qu’un dérivatif, un «divertissement» Pascalien pour contrer l’angoisse. Citons Louis-Ferdinand Céline et son Voyage au bout de la nuit : «Nous sommes, par nature, si futiles, que seules les distractions peuvent nous empêcher vraiment de mourir».