Les origines de l Elasticisme

La définition et la théorisation de cette pensée est le fait de Thomas Taylor (1903/1957), écrivain, philosophe et sociologue australien. Fortement influencé par l’utilitarisme et l’oeuvre de John Stuart Mill (1806/1873) puis par le néo-positivisme, ce jeune sociologue éprouve le besoin, en 1932, d’élaborer une hypothèse sur la stimulation et la mise à l’épreuve comme condition au bonheur pour l’homme, qu’il aborde en premier lieu dans sa thèse Effort et Bonheur, ou les enjeux de l’ambition (1933) publiée dans The Australasian Journal of Philosophy (AJP). Comprenant la pertinence de ses réflexions et la nécessité de les regrouper en une théorie clairement définie, il met en perspective ses recherches avec la notion d’élasticité et invente en 1937 le terme d’Elasticisme. Thomas Taylor utilise cette image forte afin de vulgariser sa pensée, tout en l’affinant. Grâce à l’explication détaillée de ce terme et de ses nombreux usages, il parvient à rattacher différentes actions humaines à travers le temps et les cultures à sa conception sociologico-philosophique, qu’il défend comme étant universelle. 
Les exemples de Taylor
L’origine du saut à l’élastique tel que nous le connaissons vient du Saut du Gaul, une pratique rituelle toujours utilisée par la tribu des Saa sur l’île de Pentecôte, dans l’archipel du Vanuatu en Malaisie. Tous les ans en avril-mai, (date où les lianes ont atteint leur maximum de solidité) les hommes Saa célèbrent la maturité des ignames dont ils se nourrissent abondamment en construisant des tours de plus de trente mètres en bois et en lianes, d’où ils sautent les pieds liés par des lianes vers la terre, préalablement amollie. En touchant la terre de sa tête et ses épaules sans se blesser, l’homme la fertilise, augurant une bonne année pour les ignames. De jeunes enfants sautent également de plate-formes plus basses pour symboliser leur passage à l’âge adulte. Sans peur, ces hommes risquent leurs vies par foi (ils sont animistes), tradition et fierté. 
Le saut du Gaul est pour Thomas Taylor un exemple symbolique qui illustre ses théories : la réussite de l’exploit présage une prospérité future ; l’homme qui y parvient obtient d’une part la reconnaissance de ses pairs, la fierté d’avoir participé à un rite ancestral, la promesse de bonnes récoltes et, pour une part importante, un accomplissement personnel. C’est un acte de courage et de foi. Si la liane n’est pas assez longue pour que l’homme touche terre de sa tête, la performance est moindre ; si elle se brise ou que le saut tourne mal, c’est la mort. Ce sont quasiment les grandes lignes de l’Elasticisme : l’homme cherche l’accomplissement, le dépassement de lui-même, malgré la possibilité de l’échec ou de la mort.
Mais l’élasticité est également une notion en sciences, particulièrement en physique, où le terme est utilisé à propos de la structure de la matière et des forces auxquelles elle est soumise. 
La loi de Hooke énoncée en 1678 par Robert Hooke se résume ainsi : «Telle tension, telle force» (ut tensio sic vis) et analyse deux caractéristiques du ressort : linéarité et élasticité. En thermodynamique (compression des gaz) et en mécanique des milieux continus (MMC), la déformation élastique tient une place importante. Les déformations et les contraintes constituent le champ élastique, qui se propage selon les équations de la dynamique. Dans un solide déformé par des forces extérieures, les contraintes qui s’y développent tendent à lui restituer sa forme initiale. Elles s’annulent lorsque cessent les déformations, conformément à la loi de Hooke, pour peu qu’on se situe dans le champ élastique. Une élasticité linéaire concerne de petites déformations, proportionnelles à la sollicitation ; mais la déformation peut être non linéaire, et peuvent également intervenir la fracture ou le fluage si les sollicitations sont augmentées. On risque alors la rupture (matériaux dits fragiles) ou la déformation plastique (irréversible, menant au fluage ou à la rupture). Dans ce cas, on outrepasse le domaine élastique et la loi de Hooke qui veut que tout solide soumis à de faibles contraintes retrouve sa forme initiale ne peut s’appliquer : il s’agit de ce qu’on appelle la limite d’élasticité.
Thomas Taylor, dont la physique n’est pas le domaine de prédilection, fait néanmoins régulièrement référence à ces lois qui peuvent sembler très spécifiques mais qui, selon lui, concordent avec les lignes directrices de l’Elasticisme. Il retient ainsi la logique simple qui veut que tout solide, pour conserver son «intégrité» et sa forme, doit être soumis à des forces et des contraintes limitées. La limite d’élasticité, connue en physique pour les gaz et les solides, peut selon Taylor se transposer à l’homme. Avec son deuxième ouvrage plus complet et approfondi Théories Elasticistes (1938/39), il met en parallèle ces divers domaines pour étayer ses propos et générer une pensée globale et extra-disciplinaire.
La mort brutale et prématurée de Taylor provoque la stagnation de la philosophie Elasticiste. Son disciple et compatriote Matthew Wilson reprend ses recherches et publie à titre posthume les investigations, notes et réflexions conservées par son maître ; après quelques tentatives de publication, il se tourne vers la littérature et la poésie, tâchant de questionner la notion d’élasticité dans un champ pratique et littéraire. En découlent quelques écrits originaux, parmi lesquels le recueil de poèmes Claquages (1958), le roman Les cueilleurs d’étoiles (1960) et les Sonnets Elasticistes pour persévérants (1961). C’est ainsi que débute l’art influencé par l’Elasticisme ; par la suite, différents artistes reprendront à leur compte les assertions imagées sur le monde et sur l’homme. Nous en parlerons plus tard, quand nous aborderons concrètement le domaine artistique.